1 déc. 2009

Orval et Mademoiselle Else : deux pépites du 9ième art

Jean-Claude Servais le sait-il ? Le nom de famille « Vaes » est le diminutif du prénom flamand « Servaes » qui a donné en français « Servais ». Même s'il est léger, on peut donc faire un rapprochement patronymique entre le dessinateur gaumais et Henry Vaes, ingénieur-architecte qui construisit à partir de 1929 la nouvelle abbaye d’Orval. Or d'Orval il est justement question dans le dernier album du bédéiste belge.
Ce premier tome retrace l’histoire de l’abbaye depuis le XIième siècle jusqu’au lendemain de la révolution française, sous la conduite de bénédictins et ensuite de moines cisterciens. Le dessinateur de Jamoigne connaît la région et s’est longuement documenté sur l’histoire du lieu. Le résultat est splendide : on y retrouve sa sensibilité de trait et son génie narratif. Avec en prime les magnifiques couleurs de Raives.
Vivement octobre 2010 pour le second tome qui retracera l’évolution de l’abbaye depuis 1793 jusqu’à aujourd’hui !...

Orval, Première partie, Jean-Claude Servais, Dupuis, 56p.


Autre bd, autre plaisir. Architecte de formation, l’Italien Manuele Fior nous entraîne dans un voyage à travers les pensées intérieures de son héroïne, dans une magistrale adaptation du roman d’Arthur Schnitzler, Mademoiselle Else. Première surprise en ouvrant l’album : le graphisme éblouissant ! Le dessin désuet et gracieux dans le style de l’Art Nouveau colle à merveille au cadre historique du récit. Influences indéniables de peintres comme Klint, Bonnard ou Munch dans le dessin du jeune auteur. En évitant toute mièvrerie, Manuele Fior rend compte avec brio des tourments d’une jeune bourgeoise, Mademoiselle Else, qui apprend sur son lieu de villégiature que son père est ruiné. Pour le sauver du déshonneur, sa mère l’exhorte à quémander une grosse somme d’argent à un ami de la famille qui séjourne au même endroit. Ce dernier trouvant la demoiselle fort à son goût ne va pas hésiter à marchander son aide financière, ce qui ne va pas être sans conséquence sur le psychisme de la jeune femme…

Mademoiselle Else, Manuele Fior, d’après le roman d’Arthur Schnitzler, Delcourt, 87 p.

13 nov. 2009

Le trou du cul du monde

Le monde n’a pas deux trous du cul : il n’en a qu’un seul et c’est ici. Nous voilà prévenus. Les personnages du premier (et ô combien formidable) roman « On ne boit pas les rats-kangourous » d’Estelle Nollet n’ont qu’à bien se tenir ; ils évoluent dans un univers parallèle, au carrefour de rien, et n’ont pour tout point de ralliement qu’un bar crasseux où se perdre dans l’alcool. Ils sont une quinzaine, et se sont retrouvés il y a vingt ans dans ce coin perdu, dans ce désert de sable et de rocaille où le soleil cogne dur. Depuis tout ce temps, Dan, Martha, Blanca, Samentha, Dorine, Morkat et les autres cherchent la sortie. Comment quitter ce trou paumé où seuls des dizaines de camions viennent de là-bas, de l’ancien monde, déverser quotidiennement des immondices derrière le bar ? Il y a bien pour se ravitailler le magasin de Den le muet. Il est là depuis toujours, il en sait plus long que quiconque mais il ne prononce pas un mot. Il se contente de vendre des objets usuels et de la nourriture à ce petit groupe d’hommes en perdition. Drôle d’atmosphère, tous traînent leur carcasse d’un jour à l’autre avec pour seule échappatoire le bar où ils ingurgitent, le soir venu, bière et whisky. Entre faux espoirs et fatalité, ces compagnons d’infortune supportent tant bien que mal la promiscuité et le huis clos auxquels ils sont condamnés, en s’inventant des histoires pour oublier qu’ils ne sont peut-être pas là par hasard.
Willie, lui, est né dans ce lieu perdu, il n’a pas connu le monde du dehors, et il se demande ce qui les relie tous, pourquoi ils ont débouché dans cet enfer sur terre. Expiation d’une faute ? Rédemption? Pardon ? Willie en tout cas n’a rien à se reprocher, il cherche à savoir, et son enquête va le mener bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer...
Merci Madame Nollet pour cette fable dont l’écriture musicale hypnotise et enchante, merci pour cet univers sibyllin qui regorge d’images intenses et inoubliables, où les dialogues sont arides et vont à l’essentiel, où la sobriété implique d’accepter de vivre avec soi-même…
"On ne boit pas les rats-kangourous", Estelle Nollet, Albin Michel, 328 p.

22 oct. 2009

Sulfureux Weegee

Drôle de bonhomme que cet Arthur Fellig, alias Weegee !
Né en Autriche en 1899 et immigré aux Etats-Unis à l’âge de dix ans, le jeune Arthur a tôt fait de se passionner pour la photographie. Très rapidement, il hante le QG de la police de Manhattan d’où il couvre les faits divers les plus sordides pour différentes feuilles de chou new-yorkaises. Il se fait un nom dans le milieu des photojournalistes, et est bientôt reconnu comme LE photographe du crime en ces temps de dépression.
En 45, il découvre Hollywood et ses fastes grâce à son best-seller Nacked City. C’est le début de la gloire : les prestigieux magazines Vogue et Life ou encore le sérieux Times ont recours à ses services. Et c’est pour lui l’occasion de côtoyer toutes les stars de l’époque.
A côté de ses photos à sensation vaguement scandaleuses - mais toujours esthétiques-, Weegee parvient à se hisser au rang d’artiste en réalisant ses fameuses distorsions et ses clichés kaléidoscopiques qui l’amènent à parcourir l’Europe de long en large.
Cette autobiographie, Weegee par Weegee, parue aux éditions de la Table ronde donne à voir un homme vantard et mégalo, par moment franchement pénible (entre autres lorsqu’il nous détaille ses conquêtes féminines). Mais à côté de cette agaçante estime de soi, il nous prouve par ses photos de déshérités sur les bouches de métro et dans les rues de New York sa compassion envers les plus pauvres, et nous permet de penser qu’il est un véritable témoin des inégalités sociales de son temps. L’ouvrage donne également un portrait fouillé de la presse tabloïd des deux premiers tiers du XXième siècle, depuis le New York Sun au Journal-American en passant par le World Telegram et le Daily News.

Weegee par Weegee, une autobiographie, traduit de l’américain par Myriam Anderson, La Table ronde

9 oct. 2009

Un cocktail irrésistible et revigorant !

Nadine Monfils nous entraîne, une fois de plus, dans une enquête policière fantasque et détonante. Nous voici au coeur d’un univers qu’aurait pu peindre Magritte : Pandore, un "paradis pour âmes frileuses" où les chiens sourient après avoir bu deux ou trois verres de tequila, où les vendeurs marchandent la chance, et où il pleut des pétales de roses ! Aussi quand la maison d’Alice et de Luc Doms explose, le lecteur ne s’étonne pas et la police pense à un accident. Seulement d’autres crimes ont lieu, et les enquêteurs Lynch et Barn, assistés de la sexy profileuse Nicki, finissent par découvrir que ces meurtres sont liés. Une descente au plus profond de l’horreur où paradoxalement on s’amuse beaucoup car si Nadine Monfils y va franco dans l’atrocité de certaines scènes de crime, elle ne se fait pas prier pour distiller un humour corrosif tout au long de ces 249 pages. Le ton est farfelu, la plume alerte et décomplexée, le langage fleuri : un cocktail chamarré dont on se délecte jusqu’à plus soif!

Tequila frappée,Nadine Monfils, Belfond, 249 p.

23 sept. 2009

Des mal-aimés

Conteur doué d’origine turque et vivant à Genève, l’auteur Metin Arditi confirme son talent dans un roman fragile et bouleversant, Loin des bras publié chez Actes Sud. L’histoire se passe à la fin des années 50 au bord du lac Léman dans un luxueux pensionnat pour gosses de riches, l’Institut Alderson. L’école vit des moments difficiles et pourrait changer de propriétaire, ce qui inquiète plus d’un professeur. L’occasion pour l’auteur de sonder ces âmes tourmentées et d’aborder des thèmes aussi variés que le deuil d’un enfant, l’homosexualité, la collaboration pendant la guerre ou encore l’addiction au jeu. Tout au long de ces 426 pages, Metin Arditi donne tour à tour la parole à chacun des professeurs qui nous raconte son histoire, ses regrets, ses échecs, ses désirs. Des professeurs aussi complexes et déchirés que certains de leurs élèves mal aimés et crevant de solitude. L’auteur brosse avec maîtrise et empathie des portraits attachants et plein d’humanité par le biais d’une écriture fluide et factuelle.

Loin des bras, Metin Arditi, Actes Sud, 426 p.

22 sept. 2009

Des nouvelles de Maître Berenboom

Auteur de huit romans, Alain Berenboom publie en ce mois de septembre un recueil de nouvelles aux éditions du Cri, Le Maître du savon. Des nouvelles anciennes et plus récentes – certaines avaient déjà fait l’objet d’une publication sous le titre de L’Auberge espagnole et autres histoires belges - qui offrent à voir un pan de l’histoire de sa famille à Schaerbeek où son père était pharmacien. L’occasion de s’immiscer dans un univers truffé comme toujours de référence au cinéma, à la littérature et à la politique. Et d’entrevoir ce qui fait son regard caustique et lucide sur le monde tel qu’il est. L’occasion aussi de faire connaissance avec des personnages hauts-en couleur comme l’épicier lituanien qui pour se faire naturaliser joue les Supermans dans le quartier, le magicien qui découpe réellement sa femme, la jeune Mongole coincée à Zaventem et passionnée de Shakespeare ou encore le prisonnier passé maître dans l’élaboration de figurines en savon. Tout un programme en perspective ! Un programme tendre et savoureux qui fait passer le temps trop vite. A découvrir ou redécouvrir.

Le Maître du savon
, Alain Berenboom, Le Cri

10 sept. 2009

Vérité judicaire

Du côté des romans belges, épinglons Tu ne jugeras point d’Armel Job paru aux éditions Robert Laffont. Les romans d’Armel Job sont toujours à la fois entraînants et très sobres - deux qualités qui ne sont pas forcément faciles à conjuguer -, et parviennent à sonder l’âme humaine de manière pertinente. Et ce dernier roman ne fait pas exception à la règle: il scrute une affaire à la base sordide puisqu’il est question d’un enlèvement d’enfant. Le juge Conrad qui est chargé de l’affaire se demande, après quelques interrogatoires, si la mère n’est pas responsable de la mort de son petit garçon… Si la thématique semble tragique, l’enjeu est en fait surtout de s’interroger sur ce qui fonde la culpabilité, la honte et une certaine forme de dignité. Le roman nous prend dans ses filets et ne nous lâche plus. L’enquête, les interrogatoires et la reconstitution nous entraînent dans un roman passionnant à la frontière entre le roman policier et le roman psychologique où force est de constater que la vérité judicaire est à cent lieues de la vérité intime.
Tu ne jugeras point, Armel Job, Robert Laffont

8 sept. 2009

Du côté du roman belge

Retenons encore pour cette rentrée littéraire belge le roman de Nicolas Ancion, L’Homme qui valait 35 milliards, un texte qui fait la part belle à la fantaisie mais aussi à l’actualité puisque le héros, un artiste-plasticien, kidnappe Monsieur Mittal, le patron du groupe sidérurgique du même nom, et l’oblige à réaliser des œuvres d’art contemporaines. A côté de l'aspect loufoque et délirant de l'entreprise, il y a tout au long de ces pages une réflexion sur la société actuelle et, on l'aura compris, une attaque en règle à l’encontre des capitaines d’industrie qui délocalisent pour augmenter les bénéfices. Le roman a enfin ceci de particulier qu’il raconte en parallèle plusieurs histoires qui se recoupent (ou pas), et qui ont en commun la bonne humeur, la tendresse et une humanité de bistrot sympathique. On sent que l’auteur s’amuse, et on ne peut s'empêcher de s’amuser avec lui.
L'Homme qui valait 35 milliards, Nicolas Ancion, Editions Luc Pire

7 sept. 2009

Une conjuration... magnifique

Côté roman classique et incontournable (que je n’avais pas encore lu), l’été a été l’occasion de me plonger dans le délirant roman de John Kennedy Toole La Conjuration des imbéciles, une merveille de fantaisie et de drôlerie. L’hypocondriaque et méprisant Ignatius – un personnage à proprement parlé odieux - nous fait découvrir une Amérique qu’il déteste et qu’il critique sans vergogne. Il abhorre ses contemporains dont en première ligne sa mère, une pauvre femme percluse de rhumatismes et alcoolique à ses heures. L’auteur nous conte la Nouvelle-Orléans des années 60 au travers d’une langue exotique, et des personnages inoubliables. Jouissif !

La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole , 10/18

6 sept. 2009

Enfin de retour sur ce blog après deux mois d'absence

Un éloignement bénéfique : l’été fut chaud et riche en lectures diverses. Voici en quelques mots un aperçu de mes découvertes livresques.

A signaler un roman poétique du Montréalais d’origine haïtienne Dany Laferrière qui publie aux éditions Grasset un roman magnifique sur son exil d’Haïti au Canada, et son retour trente ans après sur sa terre d’origine. Poignant, digne et beau, L’Enigme du retour est un des romans les plus personnels et les plus réussis de Dany Laferrière. On ne peut qu’être impressionné par la richesse de l’écriture qui dit magnifiquement la misère d’Haïti. Portrait touchant de l’île, le texte aborde la thématique de l’exil avec beaucoup de douceur, de lucidité et une pointe d’amertume. Le roman n’évoque pas que l’exil de l’espace, il aborde aussi l’exil du temps et la nostalgie de l’enfance (particulièrement bien rendue tout au long de ces 300 pages). Le roman est parsemé de réflexions sur la vie, sur l’absence du père, sur la dictature du temps des Duvalier et des tontons Macoutes, sur la difficulté de revenir au pays. Un livre plein de sagesse… à lire sans hésiter.
L’Enigme du retour, Dany Laferrière, Grasset